
Dans un entretien, ce chercheur guinéen revient sur ses ambitions et ses projets, tout en posant un regard lucide sur les défis qui limitent encore la visibilité des chercheurs guinéens à l’international.

Financement de la recherche, équipements et laboratoires, accès aux bases de données scientifiques, collaborations internationales, valorisation des productions scientifiques et rapprochement entre recherche, politiques publiques et besoins de l’économie : Abdoul Gadiri KABA plaide pour la construction d’un véritable écosystème scientifique capable de transformer les connaissances en solutions concrètes pour le développement de la Guinée. Il évoque également l’enjeu du capital humain et de la formation à travers Simandou Academy, qu’il considère comme un levier majeur pour préparer les compétences dont le pays aura besoin demain.

Lisez !1. Vous venez d’être distingué à Tanger pour votre parcours scientifique. Que représente cette reconnaissance pour vous, personnellement et pour la communauté scientifique guinéenne ?
Réponse. Je reçois cette distinction avec beaucoup de gratitude et d’humilité. Personnellement, elle constitue moins une fin en soi qu’un encouragement à poursuivre avec davantage de rigueur, d’exigence et de constance. La recherche est un chemin long, périlleux, fait de questionnements, de lectures, de terrain, de confrontations d’idées et parfois de doutes.

Au-delà de ma propre personne, c’est la Guinée qui gagne, et j’y vois surtout un signal encourageant pour la recherche scientifique guinéenne. Cette reconnaissance obtenue dans un environnement scientifique international montre que nos chercheurs peuvent produire des travaux pertinents, confronter leurs analyses aux standards internationaux et contribuer aux débats contemporains. Notre défi, en tant que guinéen, est désormais de transformer ces réussites individuelles en une dynamique scientifique collective, durable et visible.
2. Cette distinction n’est sûrement pas un aboutissement, mais une étape supplémentaire. Quels sont désormais vos prochains objectifs scientifiques et les projets sur lesquels vous comptez vous concentrer ?
Réponse. Cette distinction accroît surtout ma responsabilité et me met la pression dessus. Mon premier objectif demeure l’approfondissement de mes recherches sur la gouvernance, la performance des organisations publiques, la transformation numérique et l’innovation managériale, avec une attention particulière portée aux réalités institutionnelles guinéennes et africaines.
Parallèlement, plusieurs projets de recherche collaborative sont engagés avec des chercheurs africains et internationaux, notamment autour de travaux de coécriture scientifique. Mon ambition est de contribuer progressivement à une production scientifique davantage internationalisée, tout en restant profondément ancrée dans les problématiques de développement de la Guinée et de l’Afrique.
La véritable valeur d’une distinction réside moins dans ce qu’elle récompense que dans ce qu’elle nous oblige désormais à accomplir.
3. La recherche scientifique reste encore peu visible à l’international. Qu’est-ce qui manque aujourd’hui à la Guinée pour faire davantage rayonner ses chercheurs et leurs travaux ?
Réponse. La Guinée dispose incontestablement de potentiel scientifique et de compétences avérées. Le principal défi consiste désormais à construire autour de ces compétences un écosystème scientifique suffisamment structuré et compétitif.
Cela suppose notamment des financements pérennes de la recherche, une meilleure organisation à travers la création de groupes thématiques alignés aux priorités nationales, des laboratoires mieux équipés, un accès élargi aux bases de données scientifiques internationales, une politique ambitieuse de publication, davantage de mobilité scientifique, des partenariats universitaires internationaux et des mécanismes d’accompagnement des chercheurs vers les revues indexées telles que Scopus, Web of science, DOAJ, etc.
Il faut également renforcer la valorisation et la diffusion des productions scientifiques guinéennes. Produire de la connaissance est essentiel ; créer les conditions permettant à cette connaissance d’être visible, discutée, citée et utilisée l’est tout autant.
4. Que faudrait-il mettre en place pour que les succès des chercheurs contribuent davantage au développement économique, social et technologique de la Guinée ?
Réponse. Il faut rapprocher davantage la recherche, la décision publique et les besoins de l’économie. Une recherche qui demeure exclusivement dans les bibliothèques ou les revues scientifiques n’exploite qu’une partie de son potentiel.
Nous devons développer des mécanismes permettant aux résultats scientifiques d’alimenter la conception, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des politiques publiques. Cela suppose des passerelles permanentes entre universités, centres de recherche, laboratoires, administrations publiques, entreprises et société civile.
À terme, notre ambition devrait être de construire une véritable économie de la connaissance, dans laquelle la recherche devient un instrument d’aide à la décision, d’innovation, de résolution de problèmes, de compétitivité et de transformation sociale.
5. Quelles collaborations concrètes avez-vous déjà nouées et quels résultats en attendez-vous pour la Guinée ?
Réponse. Plusieurs dynamiques de collaboration scientifique sont aujourd’hui engagées avec des chercheurs en Afrique et au-delà. Je travaille notamment sur des projets associant des chercheurs marocain et canadien.
Ces collaborations ne doivent pas être perçues uniquement comme des opportunités individuelles de publication. Elles permettent la confrontation des approches méthodologiques, le partage d’expériences, l’accès à des réseaux scientifiques plus larges et la construction progressive de projets communs.
L’enjeu, à terme, est aussi de contribuer à internationaliser davantage la recherche guinéenne, à créer des réseaux durables, à assurer la relève et à faire émerger des travaux dans lesquels nos réalités nationales ne sont plus seulement étudiées de l’extérieur, mais analysées et conceptualisées avec une participation forte des chercheurs guinéens.
6. La revalorisation du statut et des salaires des enseignants-chercheurs suffit-elle à améliorer durablement les conditions de recherche ?
Réponse. La revalorisation du statut et des conditions salariales constitue une avancée importante, qu’il convient de reconnaître. Elle contribue à restaurer l’attractivité et la dignité de la fonction d’enseignant-chercheur. Il faut pérenniser cette dynamique d’amélioration des conditions de vie et de travail des chercheurs et enseignants-chercheurs.Mais elle ne peut, à elle seule, transformer durablement notre système de recherche.
La performance scientifique dépend également de l’environnement dans lequel travaille le chercheur : laboratoires, financement compétitif, équipements, documentation scientifique, connectivité, mobilité, formation méthodologique, accès aux bases internationales et mécanismes transparents d’évaluation et de valorisation. Il faut noter que l’accès aux bases de données documentaires est facilité, par des initiatives (telles que PLUDOC ou BNC) pilotées par le CEDUST et qui méritent une attention particulière dans le cadre de son amélioration.
Autrement dit, il faut revaloriser le chercheur, mais également construire autour de lui les conditions institutionnelles lui permettant de mener sa recherche, d’innover et de publier au meilleur niveau.
7. Comment faire en sorte que Simandou Academy réponde réellement aux besoins du marché de l’emploi et aux défis de développement de la Guinée ?Réponse. Selon moi, c’est la dimension la plus importante du Programme Simandou, capable d’être un véritable levier pour les autres piliers. La réussite d’une initiative comme Simandou Academy dépendra principalement de sa capacité à établir une correspondance dynamique entre formation, compétences et besoins réels de l’économie. Antérieurement, j’ai déjà fait une proposition allant dans ce sens.
Il faut partir des métiers dont la Guinée aura besoin demain : ingénierie, numérique, intelligence artificielle, maintenance industrielle, logistique, environnement, management, métiers miniers, entrepreneuriat, mais également les compétences transversales telles que le leadership, la communication, l’innovation et la résolution de problèmes.
L’enjeu ne doit donc pas être uniquement de former davantage, mais de former pertinemment. Cela implique une coopération permanente entre institutions de formation, entreprises, administrations et acteurs économiques, ainsi qu’un dispositif permettant d’actualiser régulièrement les curricula en fonction de l’évolution des métiers.
Le capital humain devient véritablement une richesse lorsque les compétences acquises permettent de résoudre efficacement les besoins de la société. Il faut former quantitativement, d’accord, mais qualitativement d’abord. Et, c’est ce dont la Guinée a besoin.
8. Quelles leçons la Guinée peut-elle tirer de l’exemple du Japon ou de l’Île Maurice ?
Réponse. Ces expériences sont différentes et ne peuvent naturellement pas être transposées mécaniquement à la Guinée.
Mais elles rappellent une vérité fondamentale : les ressources naturelles ne constituent pas l’unique déterminant de la prospérité d’une nation. La base de tout développement durable et harmonieuse réside dans la qualité des ressources humaines.
Le développement durable repose également sur la qualité de l’éducation, (qui crée la conscience collective et façonne les mentalités), la compétence de la population, la capacité d’innovation, la discipline institutionnelle et l’investissement de long terme dans le capital humain.
Pour la Guinée, qui dispose d’importantes ressources naturelles, l’enjeu est encore plus stratégique : utiliser la richesse issue du sol et du sous-sol pour développer durablement la richesse qui se trouve au niveau des femmes et des hommes, avec un effet de rétroaction. Les ressources naturelles peuvent financer le développement ; seul un capital humain de qualité peut véritablement le viabiliser et le pérenniser.
9. Quels conseils donneriez-vous à un jeune chercheur guinéen qui débute dans un environnement où les moyens restent limités ?
Réponse. Je conseillerais d’abord à la jeunesse guinéenne de ne jamais confondre “insuffisance de moyens” et “absence de possibilités”. Les contraintes sont réelles et il serait illusoire de les nier. Mais elles ne doivent pas devenir une justification permanente à l’inaction. Les vrais hommes sont ceux capables de transformer les défis en opportunités.
Il faut lire énormément, maîtriser progressivement les méthodes de recherche, apprendre l’anglais scientifique (très important), utiliser intelligemment les ressources numériques, participer aux réseaux de chercheurs, rechercher des mentors, collaborer, soumettre ses travaux et surtout accepter les critiques. Les balbutiements sont inhérents au parcours des jeunes chercheurs et constituent plutôt une source de richesse que problèmes. Ils doivent s’adapter, développer leur résilience et continuer à avancer malgré les obstacles.
Je lui conseillerais également de commencer modestement, mais de penser grand. Un article, une communication ou une collaboration peut ouvrir des perspectives inattendues.
Enfin, je lui dirais ceci : la recherche récompense rarement l’impatience. Elle récompense plus souvent la constance. Il faut travailler lorsque personne ne regarde, apprendre lorsque personne n’applaudit et persévérer suffisamment longtemps pour que la qualité du travail finisse par parler d’elle-même. À cœur vaillant, rien d’impossible, dit-on.
Madjou Bah



